|
Rester en vie
L'insuffisance cardiaque congestive demeure encore aujourd'hui l'une des principales causes de maladie cardiaque. Cependant, grâce aux nouvelles technologies et aux approches médicales novatrices, les patients ayant ce problème, comme Elaine Madison, retrouvent un second souffle.
PAR JOEL SCHLESINGER
Région sanitaire de Winnipeg
Le Courant, été 2010
On peut facilement penser qu'Elaine
Madison est une sportive.
Cette Winnipegoise de 61 ans affiche
la mince silhouette d'une marathonienne.
Elle s'habille même comme une
athlète et transporte en bandoulière
partout où elle va un sac en toile noire
d'allure sportive, que ce soit pour une
activité décontractée ou une sortie chic.
Cependant, ce sac n'est pas une affaire de
mode et la vie athlétique de Mme Madison
est maintenant chose du passé.
En réalité, Mme Madison souffre d'une
grave insuffisance cardiaque congestive
qui a laissé son muscle cardiaque incapable
de pomper seul le sang oxygéné dans
son organisme. Le sac qui ne la quitte pas
ne sert pas à transporter son portefeuille
ni du maquillage. Il contient l'ordinateur
de contrôle de son appareil HeartMate
II, un coeur mécanique qui garde Elaine
Madison en vie en attendant qu'elle
reçoive le coeur d'un donneur compatible.
En termes simples, sans le HeartMate
II, le coeur de Mme Madison cesserait de
battre et elle ne comprend que trop
bien cette situation. Il y a tout juste un
an, cette mère d'une fille et d'un fils et
grand-mère d'un petit-fils de 15 ans, était
au plus mal, car son coeur n'arrivait pas à
répondre aux demandes de son organisme.
« Je ne pouvais même pas rester
debout dans la douche, dit-elle. Lorsque
j'avais fini de m'essuyer avec une serviette,
je devais m'allonger. Les plus petits
gestes m'épuisaient complètement. Je me
sentais vraiment mal. »
Aujourd'hui, grâce au HeartMate II,
elle a repris le contrôle de sa vie. « C'est
tout à fait incroyable, dit-elle. Je ne me
suis pas sentie aussi bien en 20 ans, soit
depuis que j'ai reçu le diagnostic de
mon problème de santé. »
Le HeartMate II ne représente qu'un
exemple des nouvelles technologies
et approches novatrices utilisées par le
Programme des sciences cardiaques de la
Région sanitaire de Winnipeg pour aider
les patients à combattre les maladies du
coeur. À titre d'exemple, Mme Madison est
la troisième patiente de Winnipeg à recevoir
l'appareil depuis qu'il a été approuvé
par Santé Canada en 2006 et rendu
disponible par l'entremise du Programme
en mai.
Il y a quelques années, le programme
ne bénéficiait pas de
la technologie ni de l'expertise
médicale pour offrir cet appareil qui
pouvait sauver la vie de certains
patients. Maintenant, deux spécialistes
de l'insuffisance cardiaque sont
en poste, soit le Dr Darren Freed, chirurgien
cardiaque, et la Dre Shelley Zieroth,
cardiologue. Épaulés par une équipe multidisciplinaire,
ces spécialistes peuvent
implanter l'appareil chez les patients pour
leur donner un nouveau souffle de vie.
Bien que le nombre de patients qui
auraient besoin d'un HeartMate II pour
rester en vie soit relativement faible, le
nombre de personnes aux prises avec une insuffisance cardiaque congestive est important. Des études
indiquent que plus de 250 000 Canadiens déclarent avoir une forme
d'insuffisance cardiaque congestive, y compris 7 000 Manitobains.
En tant que chef du Programme de la Région sur l'insuffisance cardiaque,
la Dre Zieroth connaît bien l'ampleur du problème.
Elle explique que les symptômes de l'insuffisance cardiaque peuvent
apparaître lorsque la capacité du coeur à pomper le sang descend
sous la normale. Cette diminution survient souvent lorsqu'une
partie du muscle cardiaque, responsable du pompage, est morte et
que le débit sanguin vers le reste de l'organisme est réduit. Avec le
temps, les organes vitaux, comme le cerveau, les poumons et le foie,
sont lentement privés d'oxygène, ce qui fait augmenter les risques
d'insuffisance et de problème cardiaque.
Les symptômes courants comprennent l'essoufflement et
l'épuisement perpétuel. Les patients peuvent aussi sembler ballonnés
en raison de leur coeur défaillant. En effet, le coeur, moteur de l'appareil
circulatoire de l'organisme, ne peut plus éliminer les liquides. « Les
liquides s'accumulent alors dans les poumons et c'est pourquoi les patients
ayant ce problème de santé sont souvent essoufflés », explique la
Dre Zieroth. Chez les patients gravement atteints, la rétention de liquide
laisse souvent les patients à peine capables de dormir, car ils n'arrivent
à peu près plus à respirer lorsqu'ils sont allongés. Cette situation ne fait
qu'ajouter à leur fatigue et les amène à ne plus avoir l'énergie nécessaire
pour faire de simples activités, comme monter un escalier.
Lorsque la capacité de pompage du coeur est réduite, d'autres
systèmes organiques peuvent commencer à défaillir parce qu'ils
ne reçoivent plus assez de sang oxygéné et qu'ils accumulent des
liquides, les empêchant de fonctionner normalement.
De nombreuses personnes qui reçoivent un diagnostic d'insuffisance
cardiaque congestive peuvent mener une vie normale en adoptant un
mode de vie sain et en suivant un programme de réadaptation.
Toutefois, certains patients, soit environ 10 %, souffrent d'une insuffisance
cardiaque « avancée » qui peut être mortelle.
Fait intéressant, l'augmentation des taux de survie à la suite d'une
crise cardiaque a en fait contribué à l'augmentation du nombre de
cas d'insuffisance cardiaque congestive.
Une crise cardiaque se produit lorsque les artères coronaires
qui alimentent le muscle cardiaque en sang oxygéné deviennent
subitement obstruées. Si le muscle cardiaque est privé
de sang oxygéné assez longtemps, il commence à mourir.
La capacité du coeur à pomper le sang dans le reste du
corps se voit alors réduite.
Cependant, la Dre Zieroth explique que la principale
cause de l'insuffisance cardiaque congestive
est la maladie du coeur. Une alimentation riche
en sel et en gras saturé et faible en fruits et
en légumes augmente le risque d'avoir une
maladie du coeur. Les autres facteurs de risque
comprennent le tabagisme, la sédentarité,
l'obésité, le stress et les facteurs génétiques.
Ces facteurs de risque peuvent entraîner
une accumulation de plaque sur les parois des artères qui rendra
les vaisseaux sanguins plus étroits et réduira le débit sanguin. En
termes médicaux, cet état est appelé athérosclérose. Il s'agit de
l'inflammation des parois artérielles qui deviennent plus épaisses
en raison de l'accumulation de mauvais cholestérol composé
de gras, parfois appelé lipoprotéines de faible densité. En
cas d'accumulation dans l'artère coronaire, le vaisseau qui
alimente en sang le muscle cardiaque, on parle de maladie
coronarienne.
« Cinquante pour cent des patients atteints d'insuffisance
cardiaque ont des problèmes liés à une maladie coronarienne et
ont eu une crise cardiaque symptomatique ou un infarctus silencieux,
mentionne la Dre Zieroth. Mais il existe probablement une
centaine de choses qui peuvent mener à l'insuffisance cardiaque,
y compris la génétique, le diabète, l'alcool, les anomalies de la
glande thyroïde et l'inflammation du coeur (myocardite) ».
Certains patients peuvent apprendre qu'ils souffrent d'une
insuffisance cardiaque causée par une myocardiopathie, soit une
affection du muscle cardiaque, qui entraîne une détérioration du
muscle cardiaque pour diverses raisons, y compris l'exposition
à des toxines durant des traitements de chimiothérapie. Dans
d'autres cas, les causes sont moins évidentes. « Pour certains
patients, nous ne trouverons jamais la cause de leur insuffisance
cardiaque, ajoute la Dre Zieroth. Nous utilisons alors le terme idiopathique
qui signifie que nous ne savons pourquoi le problème
est apparu. »
Elaine Madison fait partie de ces mystérieux cas. Grande
nageuse, marcheuse et skieuse de fond jusqu'à la fin trentaine,
Mme Madison a soudainement commencé à être à bout de
souffle en effectuant des activités simples comme monter un
escalier.
Bien qu'elle ait été en bonne santé, Mme Madison avait des
antécédents familiaux de problèmes cardiaques. Sa mère est
décédée dans la vingtaine, comme son oncle. Lorsqu'une cousine
est morte à 30 ans, toute la famille a décidé de subir un examen
pour détecter d'éventuels problèmes cardiaques. « Je me disais
que je n'avais probablement rien, mais en raison de mes antécédents
familiaux, je voulais en être certaine. »
Elle a bien fait de se faire examiner. En 1988, Elaine Madison a
reçu un diagnostic de myocardiopathie. Son état s'est détérioré en
2000 lorsqu'elle a fait un arrêt cardiaque. Son mari, Bruce Madison,
raconte que ce qui est arrivé après un repas familial en compagnie
d'amis en visite de Red Deer.
« Nous sommes passés au salon où nous nous sommes assis
pour discuter. C'est notre labrador noir qui a remarqué en premier
que quelque chose ne tournait pas rond », raconte Bruce. Le chien
s'est mis à sauter sur Elaine et à lui lécher le visage. « Normalement, je ne le laisserais pas faire ça, ajoute
Elaine. Ma fille a donc tout de suite remarqué
que quelque chose n'allait pas. »
Elaine Madison était renversée sur le sofa
et était inconsciente. Son coeur avait cessé
de battre. Heureusement, sa fille avait suivi
des cours de RCR et a pu lui fournir des
soins jusqu'à l'arrivée des ambulanciers
paramédicaux.
Depuis, elle a eu quatre arrêts cardiaques.
Malgré le fait qu'elle a reçu à peu près tous
les traitements, allant des anticoagulants aux
appareils médicaux tels qu'un stimulateur
cardiaque implantable, le coeur de Mme Madison
a continué de se détériorer.
Elle a donc fini par recevoir un appareil
appelé stimulateur cardiaque biventriculaire.
Ce petit appareil électronique avait
été implanté sous la clavicule. Les fils de
l'appareil étaient connectés à son coeur afin
de l'aider à battre avec forme et synchronisme.
Pour les patients comme Elaine Madison
qui souffrent d'une grave insuffisance cardiaque
congestive, le stimulateur cardiaque
biventriculaire représente souvent une solution
temporaire à un problème à long terme.
« Environ 70 % des patients qui consultent
pour un stimulateur cardiaque biventriculaire
obtiennent de bons résultats et Elaine a
effectivement eu de bons résultats pendant
quelques années, mentionne la Dre Zieroth.
Toutefois, en juillet 2009, l'état de Mme
Madison s'est détérioré au point qu'il a fallu
l'inscrire sur une liste prioritaire pour une
greffe du coeur. Comme le programme de
greffe du coeur de Winnipeg est en cours
d'élaboration, Mme Madison a été inscrite sur
les listes des programmes d'Edmonton et
d'Ottawa. « Les patients sont préparés dans la
région et on discute de leur cas par téléconférence.
Leur nom est ensuite inscrit sur une
liste d'attente pour une greffe », indique la
Dre Zieroth. Les patients les plus gravement
malades sont placés en tête de liste.
Cependant, même l'inscription sur une
liste prioritaire signifie une longue attente,
car seulement une poignée de
coeurs sont disponibles par année.
Ensuite, les patients doivent être
assez forts pour subir une intervention
majeure tout en étant
assez malades pour
avoir besoin d'un
nouveau coeur.
« Lorsqu'on
évalue un cas en vue d'une greffe de coeur, il
faut faire une sélection minutieuse, explique
la Dre Zieroth en ajoutant que seulement
quelque 170 greffes sont faites chaque année
au Canada. « Il n'y a pas de limite d'âge,
mais si vous avez plus de 60 ans, il y a plus
de risques que nous trouvions une raison
pour que vous ne soyez pas admissible à une
greffe du coeur. »
Alors qu'elle était en attente d'un coeur,
Elaine Madison est tombée gravement
malade en juillet de l'an dernier et a été hospitalisée
à maintes reprises au cours des mois
qui ont suivi. Par la suite, soit en octobre, le
Dr Freed, qui dirige le programme régional
de chirurgie pour insuffisance cardiaque, lui
a implanté un système de soutien cardiaque
appelé Impella. Cet appareil assume une
grande partie des fonctions cardiaques en
pompant le sang vers le reste de l'organisme,
contrairement à un stimulateur cardiaque
biventriculaire qui aide le coeur à remplir luimême
ses fonctions. Il s'agit toutefois d'un
appareil encombrant, car la majeure partie
du mécanisme est externe, ce qui cloue littéralement
le patient au lit.
Après avoir reçu l'appareil Impella, Mme
Madison a été envoyée à Edmonton en attente
d'une greffe de coeur. Elle a attendu
une dizaine de jours sans qu'aucun coeur
compatible ne soit disponible. Plutôt que
de la laisser repartir d'Edmonton les mains
vides, les médecins ont décidé de remplacer
l'appareil Impella par un appareil Heart-
Mate II, le 18 octobre. Mme Madison devait
recevoir le HeartMate II à Winnipeg, mais
l'intervention avait été annulée lors de son
départ précipité pour Edmonton.
L'appareil HeartMate II a fait les manchettes
au début du mois lorsqu'il a été
dévoilé que l'ancien vice-président américain
Dick Cheney en avait reçu un. Cet appareil
en forme de U est implanté sous les muscles,
en bas du diaphragme tout juste au dessus
de l'abdomen. La canule droite de l'appareil
en U est fixée au ventricule gauche et reçoit
le sang oxygéné provenant des poumons.
La canule gauche pompe ce sang vers
l'aorte pour le faire circuler dans le reste de
l'organisme. Entre les deux canules du U,
se trouve une petite turbine connectée à
un ordinateur de contrôle externe par un
fil sortant de l'abdomen pour adapter la
vitesse de la turbine. L'ordinateur est installé
dans une ceinture placée autour de la taille
du patient et est alimenté par deux piles au
lithium. Les piles sont souvent transportées
dans deux étuis placés sous les bras. Toutefois,
Mme Madison préfère transporter les piles
dans un petit sac noir parce qu'elle trouve
que c'est plus confortable ainsi.
Une fois implanté et fonctionnel, l'appareil
se charge d'assurer efficacement les fonctions
du ventricule gauche du coeur. Comme
dans le cas d'un ventricule sain, l'appareil
peut pomper de quatre à six litres de sang à
la minute.
Comme l'explique la Dre Zieroth, le ventricule
gauche du coeur de Mme Madison ne
pompait plus de sang. Sans l'appareil, « elle
n'aurait eu aucune chance de demeurer en
vie ».
Après l'implantation du HeartMate II,
Mme Madison est retournée à Edmonton en
mars dernier dans l'espoir de recevoir un
nouveau coeur. Malheureusement, le coeur a
été jugé inadéquat et elle continue toujours
d'attendre une greffe.
Aujourd'hui, Mme Madison ne se laisse pas
démonter. Non seulement le HeartMate II
lui a redonné la force et la détermination de
faire face à l'avenir, mais elle affirme qu'elle
doit la vie aux médecins, au personnel infirmier
et aux autres professionnels de la santé
qui l'ont aidée avec sa famille à traverser les
jours les plus sombres.
« À chaque obstacle qui se présentait,
des gens merveilleux nous venaient en
aide, affirme-t-elle. Tout le monde se plaint
du système de santé, mais laissez-moi vous
dire que mon expérience a été positive sur
toute la ligne. »
Joel Schlesinger est un rédacteur de Winnipeg.

 |
Le Courant
Le Courant est publié six fois l'an par le région sanitaire de Winnipeg, en collaboration avec le Winnipeg Free Press. Le magazine est disponible dans les kiosques à journaux, les hôpitaux et les cliniques de la région de Winnipeg, et chez McNally Robinson Books.
Lisez le Courant |
|
|